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Ouverture de la chasse

Découvrant par hasard sur internet, que l'ouverture de la chasse à la bécassine tombait cette année avant mon départ en vacances, je me suis précipité pour mettre à jour mon permis de chasse. Tant qu'à faire, je suis également passé chez mon armurier prendre quelques centaines de cartouches.
La peur de manquer, sans doute !
De manquer de cartouches évidemment... pas de manquer l'oiseau ... Allons !!!
Quoique, tous comptes faits, en début de saison, je manque plus souvent l'oiseau que de cartouches ! C'est vrai.
Après l'armurier, rentrant à la maison, je cherche à rassembler mes affaires de chasse. Mon vieux pantalon que je n'ose plus mettre qu'au marais, devrait être dans ma penderie au second, quand au reste, mieux vaut chercher dans les pièces du sous-sol.
Comme chaque année, je fouine en vain à la recherche de cette paire de pataugas, léguée par mon père, mais qui a hélas disparue lors d'un déménagement. Quel dommage ! Cela n'est pas grave, je chercherai encore l'an prochain, peut être avec plus de succès. A défaut, je chausserai mes vieilles bottes, dont le caoutchouc est cuit... tant mieux, comme ça l'eau s'exfiltrera plus facilement quand j'aurais fait le plein. Si vous ne partagez pas cette passion du sauvaginier, il faut savoir que le chasseur "à la botte", qui traque la bécassine, est un grand marcheur. Pour passer d'une platière humide fréquentée par nos petits échassiers à une autre, l'infatigable bécassinier devra traverser des rias, de traitreux petits bras de mer dont on ne sait jamais l'exacte profondeur. Les cuissardes se retrouvent souvent pleines de cette eau "limoneuse" à l'odeur pour le moins infecte... et en août ou septembre, la condensation vous mouillera bien plus surement que l'eau du marais. Quitte à être mouillé, autant chasser en chaussures basses ou en bottes percées.

Continuant mes préparatifs, j'essuie l'huile de mon fusil sous le regard réjoui de mon labrador, qui a trouvé l'inter-saison un peu longue. Si sa queue battante marque sa joie, je pourrais, pour ma part, chanter à tue-tête tant je suis excité et heureux à l'idée de chassser à nouveau.
Vais je prendre ma veste de chasse ? Non, trop chaude. Mon vieux barbour ? Je sais que je vais transpirer sang et eau, là-dedans... mais c'est vrai que, quelque peu supersticieux, je suis persuadé que c'est cette veste qui me fait tirer comme un dieu.
Mais non...Cette année, je vais innover et bricoler mon barbour précédent qu'une camériste plus sotte que les autres, avait mis dans le lave-linge, le trouvant un peu gras!! Vous imaginez le résultat!
En quelques coups de ciseaux, me voilà nanti d'un barbour sans manches, mais avec toutes les poches nécéssaires pour partir en chasse. Lorsque je sors de la cave affublé de cette guenille, ma femme est horrifiée par mon look. Mes enfants, quant à eux, me trouvent "trop" rebelle (ce qui est un vache de compliment dans leur sabir de djeunes).
Peu importe ! Je suis aux anges ! Mon fourbi s'étale dans l'entrée de la maison, et cela sent bon la chasse.

L'ouverture est à midi pétante, mais je partirai tôt pour inspecter le marais et trouver les zones chassables en ce début de mois d'août.
Pas besoin de réveil ! A 7 heures et demi , je suis déjà prêt. Alors sans attendre, je prends la route, direction La Baie de Seine. 190 kilomètres d'autoroute pour visualiser en pensées chaque zone de la Baie, et essayer de me remémorer dans quel état étaient ses différents gabions et platières en septembre les années précédentes.
Etaient ils en eau ? Y avait il des bécassines ? Et si je n'en trouve pas là ...
Vu la diversité du territoire, avant d'avoir fait le tour de toutes mes expériences cumulées depuis sept ans que je fréquente cet immense marais, je suis déjà à pied d'oeuvre. Le soleil encore rasant illumine le marais et le ciel se reflete dans les mares, les "blancs" des gabions, qui jalonnent le bord de Seine. Que c'est beau !
Je sais par l'agenda du sauvaginier que le coefficient de marée est très moyen et que nous sommes à mi-marée. Les limicoles pourront donc rester sur les vasières que je vois au milieu du fleuve. Quel bonheur de me retrouver ici! Je me repais de ce panorama magnifique du haut du pont de Normandie. Par les fenètres grandes ouvertes de la voiture la brise de l'estuaire me caresse me communiquant une grisante sensation de liberté.
...Je suis HEUREUX !
Descendant sur la route du Hode, je prends la tangente pour visiter les premiers gabions sur la gauche. Ouf! Il y a de l'eau dans la première mare, mais les roseaux sont si hauts que je ne retrouve pas mes marques et rate les entrées. Je me gare, et très excité, chausse mes bottes. Je tartine mon visage, mon cou et mes mains d'une épaisse couche de crème anti-moustique, avant de continuer avec un spray répulsif sur les cheveux et la chemise. Je ne tiens pas à partir en vacances avec un oedème dus aux piqures sur tout le corps.


Après avoir équipé mon chien de son collier de rappel, je décide de longer le bord du premier "blanc", pour voir si je lève quelquechose. Quelques chevaliers et deux aigrettes s'envolent avec élégance à mon approche. Un butor s'enfuie lourdement devant mon chien, mais de bécassines.. point.
Le gabion d'à côté est généralement excellent. Je le rejoins difficilement parce que les passage ne sont plus ou pas encore visibles, tant la végétation est luxuriante.

Argh ! Le "blanc" est très plein. Trop ? ..mais surtout il n'a pas été fauché. Se peut il qu'il y ait des oiselles sur la platière avec une telle végétation? Pour le savoir, je fais le grand tour, mon chien travaillant devant moi, battant à droite puis à gauche.. mais en vain!
Je reviens à la voiture assez décu. En grimpant sur le toit, j'inspecte le "gabion des maïs". De mon piédestal, je vois bien qu'il est désespérément sec ! Reprennant le volant, j'emprunte le chemin de sable le long du canal, jusqu'à une nouvelle entrée de gabion à 800 mètres de là. A peine, entré dans le champ, j'aperçois une voiture au milieu de la plaine et deux quidams qui déambulent autour: paysans ? gabioneurs ou bécassiniers ? je ne peux pas le savoir à l'oeil nu.. un coup de tout-terrain pour me rapprocher de la mare la plus proche me permet de constater que celle-ci est totalement sêche... mais d'ici, je peux voir que le grand gabion du milieu est parfaitement en eau. Je le note, c'est un endroit excellent même si ses abords ne sont jamais fauchés.. Vite je file deux champs plus loin.. pour constater que tout ce côté de la plaine est un désert aride. Les foins sont fauchés, ce sera déjà ça lorsque l'eau rentrera à la prochaine grande marée.
Bon à savoir pour la rentrée de septembre!

L'Enfer c'est les autres
Faisant demi-tour sur mon petit chemin de sable,
au premier détour de la route, je vois une voiture sortir d'un des prés que je viens d'inspecter. Elle roule devant moi dans un nuage de poussière. Trois virages plus loin, quand un bref instant le chemin arrête de tortiller, je me rends compte que deux nouvelles voitures sont en maraude devant celle qui me précède. Je peste et commence à m'inquiéter. Arrivé à la voie ferrée, ce sont deux 4X4 qui sont arrêtées avec un essaim de chasseurs et de chiens qui semblent déjà prêts à envahir la place. Je suis effaré. Ce marais que je connais si désert l'hiver, semble être un foiarail un jour de marché. L'esprit dans le plus grand désordre, je débouche sur la route de la digue du Hode..
HORREUR!!!! Sur toute la longueur de la route aussi loin que porte mon regard, il y a des voitures garées avec des chasseurs qui s'équipent. Spectacle affligeant qui me rappelle une ouverture de sinistre mémoire dans les plaines du Médoc, où les nemrods du cru étaient alignés tous les 10 mètres pour ratisser les plaines.
Je fuis à l'autre bout du marais, vers l'embarcadère qui va me permettre de prendre le chemin de halage de bord de Seine. En cette saison, il devrait se révéler praticable. Malheur !! Le premier gabion est occupé par 5 personnes venues en deux voitures. Le second n'est pas occupé mais la mare est presque séche, le troisième n'est pas fauché ..
AH ! ENFIN ! Le quatrième gabion semble parfait. Son chemin d'accès parfaitement innondé est toujours très prisé de mes chères oiselles. Chouette ! Par curiosité, je vais au suivant, mais là c'est la cata... 4 voitures et10 personnes qui me regardent comme un intrus.. Je fais rapidement demi-tour et vais me garer juste au-delà de l'entrée précédente, pour bien marquer mon territoire.
" Qu'on se le dise, celui-là, je me le réserve".

Le pire n'est jamais sûr !

Une heure à attendre avant l'heure officielle de l'ouverture. Bon Dieu que c'est long!
Je grignote mes rares sandwiches pour passer le temps mais en moins de cinq minutes, mon sac est vide. Je grille une cigarette avant de me poster sur le toit de la voiture pour "voir voler" sur la mer de roseaux qui s'étale devant moi.
" Tiens!! un vol de 8 bécassines."
Un coup de flotte.. Une nouvelle cigarette. Je redescends de mon perchoir pour écouter un peu la radio. L'aiguille des minutes se traine interminablement. Je grignote mes barres vitaminées, ultimes réserves prévues pour la fin d'apres-midi. Tant pis!
Evidemment je suis en tenue 20 minutes avant l'heure, le fusil monté, vérrifié plutôt dix fois qu'une, posé sur le capot à côté des deux premières cartouches.

Plus que CINQ minutes !
En me retournant, je vois un piéton marchant gaillardement sur mes brisées et s'apprêtant à pénétrer sur le chemin que je garde depuis une heure.
L'intrus est en tenue de camouflage, genre Rambo au Pays des Zoulous... fusil automatique en bandouillère canon vers le sol,(genre retour de patrouille dans la jungle), son clébard folâtrant à 30 m devant lui, dans ce chemin innondé qui doit être un paradis pour bécassines.
"Ce foutu kleps va tout faire voler!!"

_"Vous n'allez pas gabionner ici ?" lui demandais je effondré autant qu'ulcéré.
_ "Si, je suis le propriètaire" me dit il sans même ralentir le pas.

Mon univers s'écroule. Vite je remonte en voiture et fonce jusqu'au gabion précédent. Ouf ! Personne!
Déjà la plaine de roseaux retentit de sonores coups de fusil. Je descends de voiture, lâche mon chien et entame le tour de ce gabion sans grand espoir, tant il est envahi de roseaux. Rien! Enfin si ... un moineau m'a surpris en s'envolant au nez de mon chien. Mon fusil est monté de lui même à l'épaule et la crosse m'a violemment heurté la machoire. J'identifie l'oiseau à temps et désarme mon bras en frottant ma joue endolorie.
Je reviens à la voiture, et à toute allure, fonce vers le gabion d'avant, celui qui était aux trois quart sec. Redescendant de voiture, je m'approche des flaques que cachent des touffes de roseaux. Mon labrador semble l'arrêt, mais je ne lui fais pas confiance en ce début de saison. J'avance donc au pas de charge.
Un puis, dans le soleil, j'aperçois deux éclairs blancs.
Deux bécassines s'envolent du coin des roseaux à 10 mètres. J'épaule et défouraille. Pan!! et pan dans le tas !
Un vrai gamin le jour de sa première ouverture. Elles étaient inratables... sûrement !???
Sauf qu'elles ont tourné derrière les roseaux un dixième de seconde trop tôt. J'étais trop haut ou peut être bien trop bas ? Je suis furax.
Pendant ce temps, cela pétarade sur toute la plaine. Pas la guerre ... non, mais chaque détonation me fait mal. Je reprends mon tour de gabion. De très loin deux puis trois bécassines s'envolent, que je ne salue mme pas tant la distance est grande.
Ayant fini mon tour, je me retrouve nez à nez avec un autre bécassinier. A quoi bon ? Bon Prince, je lui indique le gabion où mes oiselles se sont réfugiées et lui cède la place.


Une once de plaisir
Reprenant la voiture, je quitte "l'appontement" et prend la digue vers l'écluse de Tancarville à quelques kilomètres de là. Le premier gabion en bordure du chemin semble parfait, mare pleine et bordure fauchée... mais hélas, en m'arrêtant, je vois qu'un chasseur m'a précédé et achève d'en faire le tour avec son pointer. Idem, au gabion suivant. Quelques centaines de mètres plus loin, un renfoncement sur la gauche permet de se garer et de faire à pied les 3 gabions de la balise jaune. Hélas,trois fois hélas!! quatre voitures occupent déjà la place. Je continue mon chemin de croix totalement désabusé, et avale sans ralentir un nouveau kilomètre, pour ne m'arrêter qu'à la balise rouge. Pas de voiture alentours. Miracle!!. Enfilant le sentier menant à ce gabion mythique où la chance m'a si souvent souri, je découvre un paysage inconnu. Le blanc déborde très largement sur des platières qui n'ont pas encore été fauchées. Le propriétaire, très créatif, change ses platières chaque saison, poussant la passion jusqu'à passer la charrue sur certaines d'entre elles. Mais là ?? rien!!! La jachère.. la jungle! J'explore son territoire encore vierge et qui même ainsi semble propice à accueillir des bécassines.
Un mouvement dans le ciel ?.. je lève la tête pour voir une bécassine qui fuit sur ma droite, venant de derrière. J'épaule mais sans conviction,
"elle est trop loin!", me dis-je.." ne tire pas! tu vas la perdre!". Me tance ma conscience.

Je tire une cartouche mais sans la volonté nécessaire. L'oiseau continue son chemin, je ne le double même pas.. mais le regrette aussitôt. Finalement, elle n'était pas si loin. Mon labrador, très excité par le coup de fusil, est revenu en arrière... et travaille la platière de droite que nous avons délaissée.
Arrêt ! Je suis prêt. Mais déjà, il avance très excité et me regardant me montre l'endroit d'où la bécassine s'est envolée. Alors oui ! Elle était à portée ! Elle a du me survoler à 8 ou 10 mètres seulement... Il serait temps que je reprenne mes cotes ! J'explore deux nouveaux gabions, jouissant du bonheur enfantin de patauger dans les mares. Le soleil est radieux et mon coeur aussi. Je me sens libre et léger. "Porte-Plume" traque devant moi et ne semble même pas regretter de n'avoir rien à se mettre sous le nez. Même les moustiques semblent ailleurs. Quelques détonations en amont ou en aval trouent le silence de temps à autres.. je verrais encore de très loin deux bécassines fuyant à tire d'aile à l'approche d'un autre chasseur. Elles traversent la Seine vers le Calvados voisin. Rien d'autre.


Revenant vers la voiture, je vois qu'il fait 28° à l'ombre et qu'il est deux heures à la pendule du tableau de bord.
Cette première sortie m'a donné tout ce qu'elle pouvait m'apporter: Un avant-gout des joies de la rentrée et l'apaisement nécessaire des regrets que j'aurais eus si je n'étais pas venu.
Comme le dit le dicton, "en amour, le meilleur est souvent de monter l'escalier"...
Mais là, outre mes allers-retours dans l'escalier de la cave, ma jubilation intèrieure pendant les préparatifs de cette première sortie et mes rêves sur la route, j'ai vu un peu "voler", senti le vent du large et respiré le marais ...
Vivement les grandes marées de septembre et l'attente fébrile des premiers vents d'est.
Allez ! Prenons notre mal en patience ! Il n'y a plus que 3 semaines de vacances à tirer.
Dieu que cela va me paraitre long !

Cyrille Jubert Aout 2004

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